Texte de la Fédération Nationale Solidarité Femmes
en réponse au livre d'E. Badinter : "Fausse route" (juillet 2003)
LETTRE OUVERTE A ELISABETH
BADINTER,
Vous publiez un ouvrage largement présenté dans les médias, contrairement à la
plus grande partie de la littérature féministe, qui nous a particulièrement
surprises par ses approximations avec la réalité, sa présentation caricaturale
de ce que seraient devenues les féministes aujourd'hui !
Quelles
sont vos sources ? A quels ouvrages ou pratiques précises faites-vous référence
? Réduire le féminisme actuel à un courant « victimiste » relève au mieux d'un
manque d'information sur ce qui se passe dans le mouvement des femmes
aujourd'hui. Citons par exemple le 3eme Colloque international féministe francophone
qui a rassemblé plus de 800 personnes à Toulouse en septembre 2002 pour ne
citer qu'un des moments révélateurs de la vivacité, de la diversité et de la
pertinence des recherches et des pratiques féministes où justement les
conceptions universalistes et naturalistes continuent à « s'affronter » et à
alimenter des débats qui existent depuis le début du mouvement de libération
des femmes et qui ne sont pas près de s'arrêter !
Vouloir
enfermer la pensée féministe dans une ligne unilatérale est une véritable
mascarade intellectuelle ! Le féminisme étant par essence pluriel, au grand dam
de certains médias qui annoncent régulièrement sa mort prochaine ! Y compris
chez les universalistes dont vous vous réclamez, la réflexion est riche
d'apports contradictoires.
Oui, depuis 30 ans le mouvement social féministe est un laboratoire d'idées,
d'expériences où se confrontent des théoriciennes, des chercheuses, des
salariées de tous les secteurs professionnels (éducation, santé, exclusion,
justice...) des citoyennes qui tentent de répondre à la question « qu'est-ce
que la libération des femmes change dans notre vie de tous les jours, dans
notre rapport aux hommes, aux autres femmes, aux enfants ? » Eh bien, cela
change beaucoup de choses !
Aujourd'hui
de plus en plus d'hommes reconnaissent ce combat et s'impliquent
personnellement dans ces changements sociaux tant dans leur vie publique que
dans leur vie privée.
Au
cœur de ces changements, le combat contre les violences, le droit pour chaque
femme, à la maison comme dans l'espace public, à son intégrité morale et
physique.
Reconnaître
que des hommes de n'importe quel milieu culturel peuvent aujourd'hui en France
abuser (physiquement, moralement, sexuellement... ) de leur compagne ce n'est
pas dire que « tous les hommes sont des salauds », c'est simplement constater
que malgré les énormes progrès de la condition des femmes dans les pays
occidentaux, malgré l'égalité des droits, il reste un « noyau dur » de
l'oppression autour du corps et de la sexualité des femmes.
Affirmer
cette évidence (les chiffres parlent d'eux-mêmes ! ! !), ce n'est pas comme
vous l'affirmez, Mme Badinter, faire du séparatisme entre les hommes et les
femmes, c'est mettre à plat tous les éléments d'une réelle égalité entre
les hommes et les femmes ! À moins que l'on considère qu'il y a un « intime » à
préserver entre les hommes et les femmes qui serait en dehors du politique, en
dehors des rapports sociaux ? Une nature intrinsèquement féminine ou masculine
?
Vous
dites dans votre ouvrage avoir compris des choses sur les violences conjugales
en écoutant des hommes battus sur TF1 !
Elisabeth
Badinter, prenez la peine de lire les nombreux ouvrages qui analysent de façon
sérieuse la question des violences conjugales, qui touchent à 99 % des
femmes. Prenez la peine de rencontrer les associations féministes sur le
terrain qui permettent aux victimes de reprendre la parole, leur autonomie.
Prenez
la peine de rencontrer les femmes victimes des violences exercées par leur
conjoint, venez écouter leur long parcours : un combat de tous les jours pour
retrouver dignité et sérénité. Certaines paient cette lutte de leur vie, le
savez-vous ?
Exagération ? Comment pouvez-vous mettre en doute les chiffres de l'enquête
ENVEFF alors qu'elle a été contrôlée par le Conseil national de l'information
et reconnue officiellement, pour son sérieux et sa fiabilité scientifique,
comme « grande enquête d'intérêt général » ?
Alors venez vous rendre compte par
vous-même, venez à notre Fédération qui gère le numéro national « Femmes infos
services », écouter les milliers de femmes qui sollicitent notre solidarité,
allez dans les commissariats, suivez les équipes de gendarmerie ou de police-
secours, interrogez les médecins qui interviennent dans les services d'urgence
!
Après avoir été un sujet tabou pendant 20 ans, la question des violences faites
aux femmes va-t-elle tomber dans la trappe du déni largement orchestré par
certains médias ? - déni des chiffres et des recherches scientifiques sur le
sujet, - déni de la réalité du système prostitutionnel qui est une atteinte à
la dignité humaine, - déni du véritable combat des victimes ?
FEDERATION NATIONALE SOLIDARITE FEMMES
32-34
rue des Envierges
75020 PARIS