La solidarité
politique à l’épreuve des divisions
Femmes et hommes de gauche, que
l’on soit pour ou contre le projet de loi sur le port du voile, nous sommes
avant tout contre toutes les formes d’intégrisme, contre les systèmes qui
oppriment les individus, qui ne reconnaissent pas la liberté individuelle et
qui instituent l’inégalité des sexes.
Aujourd’hui, les manifestations
et les démonstrations de force, initiées par les porte-paroles d’un projet
politique et idéologique intégriste « islamiste », prennent une
ampleur internationale qui n’échappe à aucun d’entre nous.
Nous nous devons de réagir vite
et clairement ; les intégristes sont, eux, immunisés contre les divisions
et les doutes ; c’est d’ailleurs ce qui fait leur force et leur défiance par rapport à la république.
Ils savent très bien que chacun de nous s’interroge sur le respect et la
tolérance et va jusqu’à culpabiliser lorsqu’il il s’agit des
minorités (surtout des anciennes colonies). Forts de leur organisation
militarisée et de leurs jeux avec la démocratie et la liberté, ils se donnent à
cœur joie dans la division des démocrates sur les définitions et les
interprétations des concepts, des principes et des valeurs, pourtant, acquis au
prix fort.
Il s’avère de plus en plus que là
où ils se trouvent, ils adoptent la même stratégie : d’une part, ils sont
représentés par des radicaux qui font peur, d’autre part, ils nous font
préférer des pseudo modérés, mettant en avant des femmes jeunes, belles, l’air
innocent, voilées par l’islam et « dévoilées » par les médias ;
mais au bout du compte, qui est qui ?
Depuis les années 90, les
démocrates algériens se trouvent dans ce même piège, d’où est apparu un nouveau
concept politique dénommé « ni-ni ». Le ni-ni voulant dire :
« nous ne sommes ni pour la violence de l’état ni pour celle des
islamistes ». Face à un régime qui tire son essence même des années de
dictatures, fallait-il pour autant défendre le dialogue avec les pseudo
modérés, en laissant mourir des milliers d’algérien-ne-s et n’offrir que l’exil
à des milliers d’autres, au nom de « ni- ni ».
Les islamistes ont bien exploité
cette situation, puisqu’ils ont trouvé des partis politiques et des ONG, qui,
au nom des droits de l’Homme, les défendaient
aussi bien en Algérie qu’en Occident.
Nous qui vivions les événements
de l’intérieur, nous assistions aux obsèques de nos ami-e-s, de nos camarades
tué-e-s juste parce qu’ils défendaient un projet de société plus libre, plus
égalitaire et plus citoyenne.
Chacune de nous porte en elle, à
jamais, tous les visages vieillis d’un coup, les corps de petites filles et de
femmes perdant toute expression sous des hidjabs et des nikabs uniformes, les
têtes des mécréants découpées de leurs corps pendant à des arbres sur les bords
des routes. A chaque fois que nous arrivions en France, notre désir le plus pressant était de nous
installer à une terrasse de café et de
savourer tous les va-et-vient de la liberté, d’imaginer tous ces mouvements des
corps et des chevelures au rythme du vent et au son de la pluie d’Alger.
Combien d’algériennes et
d’algériens ont fui la barbarie, espérant réaliser des rêves de liberté,
d’amour et d’exercice de la citoyenneté. Ce rêve ne se transforme-t-il pas en
cauchemar ? Après le parcours du combattant qu’il faut mener pour arracher
les papiers, la discrimination et l’exploitation au travail sont les premières surprises
que nous rencontrons. A compétence et travail égal, le salaire est nettement
inférieur et on nous fait comprendre que c’est un service qu’on nous rend, puisque nos diplômes ne sont pas reconnus.
D’un CDD à l’autre, les espoirs de dormir une nuit calme sans se poser des
questions sur notre avenir économique s’évanouissent et nous empêchent de nous
investir dans la vie de la cité.
Tout cela n’est rien face à
l’image de nous-mêmes qui nous est renvoyée de tous côtés, que ce soit au
niveau des administrations, des services sociaux, du personnel éducatif et des
organisations militantes. Nous nous retrouvons identifiés comme « musulmanes et musulmans
maghrébins », ceux qui ont le plus
la côte étant les démocrates qui défendent les islamistes au nom de la tolérance
ou celles et ceux qui n’oublient jamais d’évoquer dans leurs discours l’islam
de leurs parents « gentil, inoffensif, discret et respectueux ». La
palme du succès revient à celles avec qui on parle couscous, thé et gâteaux et
qui savent les préparer. Plus
dramatique encore pour nous, c’est d’avoir fui le voile pour le retrouver au
pays des libertés et des droits des femmes.
Aujourd’hui, nous nous élevons
pour vous sommer d’avoir l’intelligence des valeurs que vous défendez. Nous
vous rappelons qu’un certain mois d’avril et de mai 2002, nous étions à vos
côtés sans nous poser la question de la légitimité des urnes et encore moins
celle de l’opportunité de vos alliances
pour barrer la route au fascisme.
Nous vous interpellons avec force
pour nous considérer comme des citoyen-ne-s à part entière et répondre avec un
langage responsable à nos questionnements :
-
Suffit-il à un islamiste d’être anti-Bush et télégénique pour être votre
allié et être placé aux premières loges du Forum Social Européen ?
-
au nom de quelle idéologie de gauche se permet-on d’ignorer la majorité
silencieuse, celle qui n’est pas mise en avant par les médias, celle qui se
proclame d’une citoyenneté universelle ?
-
au nom de quel attentisme, livre-t-on des jeunes filles répétant des
slogans nationalistes, soutenus par des discours intégristes, à des politiciens
en quête de pouvoir ?
-
qu’est-ce que pour vous aujourd’hui la solidarité internationale, avec
celles et ceux qui subissent le joug des lois islamiques ?
A vous tous, permettez-nous de
vous dire notre déception face à vos positions mitigées quand il s’agit de
l’ « AUTRE ». Il est temps
d’examiner ensemble l’utilisation des concepts des droits de l’Homme, au
regard de l’évolution du monde et des revendications des femmes, de donner du
rêve et de l’utopie aux générations montantes au lieu de leur offrir la
fatalité et l’alternative de l’accompagnement social. Est-ce possible encore de
croire que le vote des intégristes peut être favorable à un projet de société
démocratique et égalitaire ? Alors que nous savons qu’ils ne voteront que pour eux-mêmes ou pour leurs
frères siamois les fascistes, pour dire
clairement les « lepénistes ».
Il est juste de dire que le
projet de loi actuel ne suffit pas. Le problème n’est pas de définir la
longueur du voile et sa forme, mais beaucoup plus de l’interdire comme un
symbole sexiste. Si nous laissons faire les islamistes, la concession sur le
voile marquera une première étape pour imposer la notion de « la
oumma » à travers l’instauration de l’islam, comme unique et dernière
religion, appelée à régir la vie de la collectivité. N’oublions pas que c’est
sur ce mode-là que les islamistes ont opéré en Algérie depuis les années 80. Ils ont commencé par investir l’école et
l’université pour arriver au code de la famille…
Voter une loi, c’est un
moyen de protéger les filles et les
garçons de l’entrisme islamiste. Mais cela ne suffira pas, des solutions
doivent être apportées pour faire barrage au système d’exclusion sociale et
économique dont souffre la population française. C’est cette misère qui nourrit
les intégrismes et les fascismes.
Voter une loi, c’est obliger les
médias et les politiques à se pencher sur les vrais problèmes, en lien avec les
projets des ultra-libéraux de droite. Le débat, qui a pris une ampleur
nationale et internationale sur ce fichu voile, masque les reculs des acquis
sociaux et des libertés. La droite ne
tire-t-elle pas profit des hésitations et des divisions des femmes et hommes de
gauches ?
Salima deramchi et Amina Hennaoui féministes d’ici et de
la-bas