Lettre ouverte aux responsables d’Arte, à propos de l’émission

“ Où sont passées les féministes ? ” (10/12/2003)

 

 

                Féministe depuis l’adolescence, militante depuis les années 70 (j’ai adhéré au MLAC en 1974), fondatrice d’une librairie-café de femmes en 1978, auteure de nombreux articles et livres consacrés à cette grande cause, présidente d’une association internationale dédiée à l’étude de l’histoire des femmes, je me suis installée hier soir devant ma télévision avec intérêt (vous comprenez pourquoi) et avec curiosité (les médias n’ont guère brillé, jusqu’ici, pour leur objectivité en la matière). Avec bienveillance, aussi, car Arte est plutôt connue pour son sérieux, quoi que je me souvienne d’une soirée du 8 mars très spirituellement consacrée aux hommes. Hélas, traiter ce sujet avec compétence ne paraît toujours pas possible, et votre chaîne s’est alignée sur la tradition des grands médias français, qui consiste depuis la fin de la décennie 1970 à proclamer que le féminisme est mort – sans avoir jamais pris la peine d’en parler quand il était vivant ni se demander pourquoi il faut répéter si souvent qu’il n’est plus.

                Rarement, pourtant, l’incompétence, la sottise, la flagornerie journalistique et la méchanceté ont été poussées aussi loin – je parle ici du débat et de l’apothéose filmique finale. Passe encore que vous n’ayez pas cru nécessaire de convier au débat une féministe française pour faire le pendant d’Alice Schwartzer et de Denise Bombardier, puisque l’auteure de L’Enfer des tournantes ne se reconnaît pas dans ce terme ; le féminisme n’a pas de nationalité, et ces deux femmes-là ne le représentaient pas plus mal que d’autres. Passe encore que, devant la rage de cette jeune femme et sa condamnation des féministes (accusées de n’avoir pas été à ses côtés dans son épreuve), Daniel Leconte n’ait pas eu l’esprit de lui rappeler que “ les féministes ” ne sont ni le GIGN ni l’Armée du salut, qu’elles font ce qu’elles peuvent là où elles sont, qu’il y en avait au moins une sur place (elle-même, car c’est ça une féministe : une femme qui estime que son malheur n’est pas une fatalité) ; et que d’ailleurs, si elle a pu porter plainte, c’est parce que d’autres féministes, avant elle, ont fait du viol un crime (la loi date de 1978) ; et aussi que, si elle a pu écrire un livre, c’est parce que d’autres féministes, avant elle, ont rendu possible la dénonciation publique de la misogynie (la première à le faire fut Christine de Pizan, à l’orée du XVe siècle, dans un contexte d’hostilité grandissante à l’égard des femmes qui ressemble d’ailleurs un peu au nôtre). Peut-être votre animateur était-il, lui aussi, embarqué dans l’émotion, et sans doute manquait-il cruellement d’informations – ce qui fait tout de même deux fautes professionnelles. J’espère que vous me pardonnerez si, ne pouvant remédier à la première, je me permets de vous fournir quelques éléments factuels concernant la seconde, pour le cas où l’occasion de réfléchir à cette question se représenterait.

                Le pire, toutefois, a été atteint avec le dernier film. Comme c’était drôle de voir cette jeune personne occupée durant 20 minutes à montrer son minois et  son corps sautillant, pour mieux faire ressortir les rides des vieilles dames interrogées ! à poser des questions supposées embarrassantes, mais pour une bonne part seulement désespérantes de sottise (ah, la guerre des sexes !), pour mieux déstabiliser lesdites vieilles dames, quitte à ricaner dans leur dos en voix-off, faute de bousculer quoi que ce soit durant l’entretien ! Quelle belle leçon de déontologie télévisuelle ! Et quel bel éclairage historique, philosophique apporté au sujet ! Pourrait-on savoir, en effet, ce qu’Antoinette Fouque et Elisabeth Badinter venaient faire dans une émission consacrée aux féministes ? La première ne s’est jamais définie comme telle et a passé une bonne partie de sa vie à combattre celles qui le faisaient (à partir de sa position de gourou d’un groupuscule-secte bien connu – sauf des journalistes d’Arte, apparemment). La seconde n’est plus féministe depuis au moins une quinzaine d’années, depuis X-Y notamment, où elle déclarait la lutte des femmes dépassée, et elle passe depuis lors une partie de son temps à dénigrer les féministes (qu’elle observe depuis son bureau de pédégère de Publicis – détail qui ne vous a pas semblé intéressant de préciser). Imaginerait-on une émission intitulée “ Où sont passés les gauchistes ? ” et qui donnerait longuement la parole à Philippe de Villiers et à Jean-Marie Messier, sans préciser qu’ils n’en sont pas ? Si de nombreuses de personnes ou groupes qui se revendiquent féministes ont refusé de participer à cette émission, comme le laissait entendre le film (sans que leur nom soit cité, ce qui permet tous les amalgames), c’est peut-être qu’il y avait quelques raisons ?

                Oui, je sais, le mouvement féministe, c’est compliqué. Mais la guerre d’Algérie aussi c’est compliqué. Et, que je sache, ça n’empêche pas des journalistes de se colleter régulièrement au sujet, et de s’informer, et d’essayer de faire comprendre la complexité de la chose. Et je ne crois pas avoir jamais vu une émission où l’on mélangeait les gens du FLN et ceux de l’OAS (tous convaincus, pourtant, d’agir pour le bien de l’Algérie), ni où l’on ricanait de leurs combats (faut-il rappeler que la misogynie fait chaque année des milliers de mortes de par le monde ?), ni où on les interrogeait avec autant de mépris, ni où l’on suggérait lourdement que, merde, izauraient pu se mettre d’accord, font chier les Algériens avec leurs querelles à la noix.

                Que la réalisatrice ait succombé à la tentation de se mettre en valeur au dépens de son sujet et de ses interlocutrices est humain. Qu’elle se soit crue autorisée à faire l’impertinente du haut de ses jeunes années et de son ignorance est hélas devenu habituel à la télévision. Mais que les responsables d’Arte aient jugé bon de passer à l’antenne ce “ documentaire ”, qu’ils (elles ?) n’aient vu ni la dérive auto-référencielle, ni le manque d’écoute et de respect des personnes interviewées, ni la bouillie infâme servie en guise de nourriture, ni l’évident ratage de l’entreprise (vu que tant de personnes a priori concernées ont refusé d’y participer) est proprement désespérant.

                Des féministes, il n’y en a peut-être pas toujours eu, mais il y en a en France depuis six siècle au moins, de tous les âges, de tous les sexes, de toutes les conditions. Il y en a dans nos belles provinces. Il y en a dans les écoles, dans les universités, dans les hôpitaux, dans les entreprises, dans les ministères, dans les associations, dans les partis et même dans les organes de presse ! Si on les cherche, on les trouve. Mais il est moins risqué de parier sur la prochaine émission annonçant leur disparition que sur une qui, enfin, se donnerait pour tâche de les écouter.

 

 

Eliane Viennot.