La résistance mondiale des femmes au libéralisme |
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La mondialisation libérale n'est ni un phénomène récent ni un
système innovant. Elle s'appuie sur l'architecture du patriarcat et donc la
banalisation de l'oppression des femmes. Conscientes de cette situation,
confrontées à une paupérisation galopante et des formes d'exclusion de plus
en plus sophistiquées, des femmes, partout dans le monde, ouvrent des poches
de résistance. Reste qu'une nouvelle grille de lecture du capitalisme est à
transmettre et à pratiquer. |
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Pourquoi
les premières victimes ? Selon
Maria Mies, anthropologue et sociologue allemande, les raisons de ce constat
méritent réflexion. Tout d'abord, partout dans le monde, les femmes n'ont pas
de pouvoir de négociation et " ne peuvent pas faire fructifier leur
"capital humain" ". La tendance est donc grande de demander
aux Etats plus de droits, afin que l'égalité de genre devienne une réalité.
Or cette politique de " rattrapage " n'est qu'un mythe. La
revendication des droits est vaine car aucun Etat, au Nord comme au Sud, ne
respecte ses engagements. Pour seuls exemples, la plateforme de Pékin ou le
protocole additionnel Cedaw contre toutes les discriminations faites aux
femmes, bien que ratifiés par des centaines de pays, sont tous les jours
méprisés. Par ailleurs, étonnamment, aucun indicateur de survie n'apparaît
dans les statistiques officielles, ou dans l'analyse des militants contre la
mondialisation libérale. Or le renouvellement de la force de travail est en
totalité assuré par les femmes. Dans toutes les théories et modèles
économiques, cette activité quotidienne de survie est banalement considérée
comme un " bien gratuit ". Comme le souligne la sociologue, ce
travail semble " émaner "naturellement" des corps des femmes.
Aussi, la " "ménagérisation" des femmes est donc le complément
nécessaire à la prolétarisation des hommes ". De fait, le travail
domestique gratuit des femmes, les soins, l'alimentation, l'éducation,
entendu comme de " l'économie invisible ", devient le socle du
libéralisme. Quelles
résistances ? Les
femmes sont donc victimes, mais nombre d'entre elles sont conscientes que la
diversité de leurs revendications et leur pratique d'un pluralisme
économique, établissent un contre-courant à la théorie économique dominante,
libérale et patriarcale et représentent de sérieuses formes de résistance. La
destruction de la nature, la course aux armements, la pauvreté, procèdent en
effet des mêmes stratégies politiques et économiques, celles-là même qui sont
basées sur la domination masculine et sur la négation de la femme comme
"être citoyen" à part entière. Le libéralisme s'appuie en effet sur
les fondements même du patriarcat : domination de la propriété privée,
exploitation du corps humain, division du travail (le domestique et le
non-domestique), travail non rémunéré (ignorance du "privé"),
organisation pyramidale, hiérarchie, dépendance, reproduction, inégalité,
violences à l'égard des femmes, dont la prostitution. Ainsi, l'écoféminisme
(écologie-féminisme), créé dans les années 70, s'oppose de façon radicale à
la mondialisation financière, dénonce l'instrumentalisation du vivant par les
multinationales pharmaceutiques et agroalimentaires et les proxénètes, à des
seules fins de profit immédiat. Aujourd'hui
par exemple, les organisations de femmes de Papouasie sont au premier plan de
la lutte contre la "réforme agraire" et contre la "réforme de
l'éducation" imposées par la Banque mondiale et le FMI. De même au
Kenya, ce sont les femmes qui, depuis 1980, sont au premier plan de la lutte
contre les entreprises mondialisées. Lorsque les prix du café a chuté et
qu'elles n'ont reçu d'argent ni des propriétaires de plantations, ni de leurs
maris, ni de l'Etat, elles ont abandonné les plants de café jusqu'à ce qu'ils
meurent, ont planté entre les arbres des légumes qu'elles ont vendus au
marché ou ont utilisé pour leurs familles. Les Freedom Corner Mothers (les
Mères du Coin de Liberté) ont manifesté contre l'arrestation de leurs enfants
qui s'étaient opposés au programme néo-libéral des compagnies depuis 1990.
Leur opposition a déclenché la vague d'appropriation des terres, au Kenya et
dans le reste de l'Afrique, par les paysans sans terre. Ces Kenyanes ont
utilisé avec succès les méthodes des Nigériennes lors de leurs combats contre
leurs anciens maîtres coloniaux ainsi que les nouveaux, à savoir la Shell.
Elles dénudent leur poitrine face à la police, aux soldats et aussi aux
administrateurs de la multinationale pétrolière, leur rappelant qu'ils sont
tous les fils de leurs mères ! L'économie
solidaire ou populaire L'économie
solidaire ou populaire n'est pas un simple secteur, réservé aux pauvres, un
tiers-secteur qui s'adapte au système néo-libéral. Au contraire, cette
économie se place comme une alternative au système, une véritable aide au
développement. Selon Heloisa Primavera, économiste argentine, "
l'économie solidaire n'est pas un système pour souffrir un peu moins, mais
pour changer le système ". Elle ajoute que les femmes composent 70% des
clubs de troc partout dans le monde et qu'elles ont quasiment l'exclusivité
de leur coordination (90% de femmes). Selon
Cécile Sabourin, économiste québécoise, la vision patriarcale des systèmes
sociaux, politiques et économiques ont une influence sur tous les rapports et
à tous les niveaux. Un des effets transparaît dans l'invisibilité de la
contribution des femmes à l'économie. L'expression de la créativité des
femmes doit être valorisée dans tout son potentiel de transformation sociale.
Le grand écart qui existe entre droits et mentalités obère toutes les
initiatives de femmes qui ne sont pas purement économiques et financières,
qui produisent néanmoins des biens et services et qui favorisent la paix
indispensable au développement local durable. Créer
de nouvelles dialectiques Une
priorité : rompre avec les évidences et reconsidérer les richesses. Car
si tout a un coût, il n'est pas forcément monétaire. Est-il forcément
légitime qu'une école ou encore une maternité, qui ont un prix, soient
rentable ou rentabilisé financièrement ? La production de richesses peut
se mesurer autrement : plaisir, émotion, lien social, santé, éducation,
préservation du vivant…et les coûts également. Les milliers de morts sur les
routes ou encore les cardiaques ou cancéreux des pays du Nord rapportent plus
d'argent aux multinationales pharmaceutiques, aux bâtisseurs et aux vendeurs
d'eau que la vente de journaux. Par contre, ils coûtent en humanité, en
qualité de vie, en protection de l'environnement, en préservation de la
nature. Il s'agirait donc de mesurer également, grâce à de nouveaux
indicateurs de destruction, la casse produite par l'industrie, l'agriculture
productiviste, les guerres, les violences, l'exclusion, le chômage, la pensée
unique dont les grands monopoles de communication sont les vecteurs. Rompre avec les évidences et reconsidérer les richesses conduit à inverser les logiques : quand une association ou une ONG reçoit une subvention publique, ce n'est pas elle la débitrice. Elle produit des richesses sociales, relationnelles, environnementales… Elle devient l'opérateur d'un Etat désengagé qui, d'une certaine manière, sous-traite la production de services d'intérêt général. Si une association ou une ONG se plie à la discipline du marché et intègre ces critères de rentabilité, elle constitue alors l'une des pièces du gigantesque puzzle mis en ordre par le système libéral. Il faut apprendre à reconnaître nos propres compétences, nos savoir-faire et les moyens que nous mettons en œuvre, qui ne se mesureront jamais comme la spéculation boursière ou la rentabilité d'un capital investi. Il est urgent de valoriser ou de bâtir des modèles économiques différents qui s'appuient sur une autre qualification des richesses, qui identifient les facteurs de casse et militent pour une économie à forte plus-value sociale. Des modèles majoritairement portés par des femmes, partout dans le monde. |
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Joelle
Palmieri - juin 2002 |
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